Samedi 7 octobre. 7h43. Le soleil se lève sur le vallon de Saint-Imier et augure une belle et chaude journée. Nous ne sommes pas les seuls à vouloir profiter de l’été Indien, le train entre Bern et Brig est bondé. VTT, sac à dos et bâtons de marche se pressent dans le car postal qui nous mène au Simplon. La montée au col est splendide. Le brouillard se lève peu à peu, et laisse émerger les montagnes qu’il recèle. Il y a même quelques arbres givrés.

11h55. Le car nous dépose devant la grande bâtisse aux innombrables fenêtres. Un premier souvenir me rattrape : le rose saumon. J’aurais pu parier que l’Hospice était de cette couleur. Nous laçons nos chaussures, enfilons nos gants, remontons notre col et nous voilà partis. Second souvenir : le bisse. Cependant, la merveille que nous avons sous les yeux est incomparable avec l’image floue qui habite mon esprit. Grâce à la nuit froide de la veille, le cours d’eau s’est figé en de magnifiques cristaux. Je m’arrête un instant et m’amuse à y voir des esquisses fortuites. Ici un paon qui fait la roue, là une grenouille bondissante ou encore une forêt de sapin en hiver. Je fais quelques photos et presse le pas pour rejoindre Raphaël assis sur un banc non loin du chemin. C’est l’heure du pique-nique. En grignotant un bout de pain surmontée d’une tranche de viande séchée, je ferme les yeux et savoure la douce chaleur du soleil qui offre ses derniers rayons. Pas la peine de rêver, les mélèzes dorés en contre-bas sont là pour rappeler que l’automne s’est installé. Après cet instant exquis, nous remballons les victuailles et reprenons le chemin. Troisième souvenir : les torrents. La première fois que je suis montée à la cabane, j’avais dû les traverser du haut de mes petites jambes de fillette de 6 ans. J’avais désormais le plaisir de constater que des ponts avaient été construits.

15h26. Nous soulevons la barre en métal qui verrouille la porte de la cabane. Fidèle à mes souvenirs, le vent qui s’est levé sur la moraine n’a pas faibli. J’abaisse la poignée et découvre le réfectoire, étonnée. Mes yeux de petite fille avaient agrandi la pièce et je croyais y trouver au moins le double de tables. S’en suit une série de découvertes ponctuées d’exclamations : les duvets dans le dortoir, les toilettes qui sentent presque la rose, les coulisses de la cuisine et les secrets de la chambre du gardien…

18h54. Nous avons rendez-vous avec le soleil qui a revêtu sa parure des grands soirs. Malgré les bourrasques de vent, nous sortons quelques minutes admirer le spectacle. Il faut dire que j’en ai entendu parler pendant toute la semaine de ce fameux couché de soleil… Une dernière révérence et l’astre part se coucher. Il est temps pour nous d’en faire de même.

Dimanche 8 octobre. 8h27. Je m’extirpe de la nuit noire du dortoir et ouvre la porte du réfectoire. Tout est blanc. Heureusement seulement quelques millimètres de neige. En revanche un épais brouillard nappe la vallée. Alors que le feu commence à ronronner dans le poêle, je découvre les livres de cabane des années passées. Trônant fièrement sur le tablard au-dessus du bois, ils abritent tous les noms qu’a hébergé cette vaillante demeure. En feuilletant ces pages, j’ai l’impression d’avoir entre les mains une machine à remonter le temps. Soudain, je me fige. 11 juillet 2002. Suzanne Weber. Je n’en reviens pas, cela fait si longtemps que je suis venue ici avec mon papa ? J’ai peine à y croire. Mes souvenirs semblaient si tangibles.

12h42. Il temps de mettre fin à cette parenthèse enchantée. Le vent n’a pas cessé mais le brouillard s’est levé. L’écharpe remontée jusqu’au nez, la capuche rabattue, les triples couches de pantalon enfilées et le ventre rassasié, nous entamons la descente. Le vent souffle terriblement fort et le froid me mord les joues, mais heureusement une fois arrivée au premier ruisseau les rafales tombent. Alors que je regarde le bout de mes souliers, j’entends un sifflement. À trois mètres de nous, sur le chemin, deux bouquetins au pelage d’hiver prennent peur. Ils s’enfuient sereinement profitant de grignoter quelques brins d’herbe au passage et nous laissent profiter du spectacle.

14h46. Quel timing ! On dirait presque que le car nous attendait. Nous prenons place et réalisons peu à peu ce que nous venons de vivre. Un instant suspendu à l’aurore de l’automne. Une opportunité magique de découvrir la beauté panachée de la nature. Malheureusement, le retour à la réalité est plus rapide que prévu. Les vibrations de mon Natel dans ma poche me rappellent à la civilisation. Clap de fin !

Une chose est sure, je n’attendrai plus 15 ans avant de rendre visite à cette intrépide Dame de Pierre balayée par les vents. Le rendez-vous est déjà pris pour une semaine de gardiennage en juillet 2018.

 

Suzanne Weber